Uberisation dans les métiers du cycle : la coopérative comme alternative au statut AE ?

(Pardonnez cette longue interruption entre les trois précédents articles de cette série et celui-ci, le début de l’été et le retour des randonnées à vélo ont eut raison de mes dimanches et consécutivement de mes lundis.)

Résumé de la situation :  l’uberisation dans les métiers du cycle, qu’il s’agisse de la logistique entre consommateurs et restaurateurs, de la livraison de nourriture ou de réparation de vélo gagne du terrain.

Heureusement, quelques valeureux professionnels résistent à l’envahisseur et produisent, participent ou font appel à des alternatives pour ne pas être esclaves de l’auto-entrepreneuriat tout en conservant la liberté de travailler sans patron.

J’ai rencontré Benoit pendant mon année de formation en mécanique cycles à l’INCM. Entre deux cours théoriques sur la variété infinie des pneumatiques et deux heures de travaux pratiques sur les moyeux, il arrive ce moment où l’on se retrouve à discuter de ce qu’on fera après la formation. Réparer des vélos peut prendre différentes formes.

Me concernant, c’était assez flou : j’adorais rénover des vélos anciens, mais la réalité du métier me poussait plutôt à m’engager en grande surface sportive pour affiner ma pratique encore tout récente et me faire la main sur des clients et des vélos moins exigeants.

Benoit était dans une année charnière de sa vie, son activité de consultant en dévellopement durable ne le passionnait plus autant qu’avant, et son amour inconditionnel pour la pratique du vélo commençait à prendre une direction professionnelle, d’où sa volonté de passer le diplôme pour envisager une reconversion. Pas question néanmoins pour Benoit de quitter entièrement son actuel emploi, ni de s’engager dans un magasin de cycles : rester indépendant était capital.

Benoit aurait pu opter pour le statut auto-entrepreneur, mais il vous a expliqué dans le précédent article pourquoi c’était dangereux, non seulement pour ses droits sociaux, mais aussi pour la santé financière de son activité. Benoit est un pragmatique, il a donc rejoint Coopaname pour exercer son activité de mécanicien à domicile.

Coopaname est une coopérative ouvrière et œuvrière issue du mouvement des coopératives d’activités et d’emploi.
Multi-activité et ouverte, Coopaname propose à tout travailleur et toute travailleuse d’intégrer librement la coopérative, d’y apporter son savoir-faire et d’y développer, de manière autonome, une activité économique qui lui permettra de s’y salarier et d’y bénéficier d’une protection sociale.

Concrètement, Benoit est salarié de Coopaname. Il a signé un contrat de travail à durée indéterminée, assorti d’une période d’essai de trois mois au cours de laquelle un conseiller l’a accompagné dans sa création d’activité : conseils techniques, juridiques, communication externe, gestion de planning, recherche de clients, viabilité et fiabilité du projet professionnel…

Concrètement, comment devenir coopérateur quand on est autoentrepreneur ?

1/ On va prendre un café à une réunion d’information générale de l’antenne Coopaname de de son secteur. Si on n’habite pas Paris, on peut consulter le site les Scops.

2/A l’issue de la réunion collective, si on est content, on prend rdv avec un.e conseiller.e coopaname avec qui on va exposer/explorer son projet d’activité.

3/On est toujours content, le conseiller nous trouve génial, on va participer à une journée d’intégration avec d’autres coopérateurs récemment intégrés comme vous, qui vont être suivi après avoir signé le Contrat d’Appui au Projet d’Entreprise, votre « période d’essai ».

4/Les trois mois sont passés, vous êtes content, coopaname est content, vous pouvez exercer votre activité et commencer à facturer des clients. Dès vos premières facturations, vous signez avec Coopaname un CDI – vous bénéficiez ainsi de la protection sociale et des mêmes droits que tout.e salarié.e – et commencez à vous salarier avec votre propre chiffre d’affaires. Le salaire que vous vous versez est lissé dans le temps et revu au fil de l’évolution de votre activité.

Concrètement, pour Benoit, ça se passe comment aujourd’hui ?

Du mardi au vendredi, Benoit prend son vélo et se rend sur Paris où il exerce son activité de consultant.

Les dimanches et quelques soirées sont consacrés à son activité de mécanicien. Il se rend chez les clients avec son matériel et ses outils pour réparer leurs vélos, à moins que ses clients ne le déposent directement à son domicile. Il établis un devis, commande les pièces, effectue la réparation, établis une facture au nom de sa société, le client règle sa facture et Benoit envoie une fois par mois ses factures à Coopaname, qui s’occupe du reste et lui verse donc son salaire, sous forme de fiche de paie, la même que vous recevez à la fin du mois quand vous êtes salarié.

Si Benoit tombe malade, et ne peut pas assurer une réparation, il prévient ses clients et il envoie son arrêt de travail à Coopaname.

C’est tout simple.

J’ai demandé à Benoit s’il pourrait vivre et faire vivre sa famille du seul métier de mécanicien s’il envisageait d’arrêter son activité de consultant.

Paisiblement, il m’a répondu que oui. Il a fait ses calculs.

A l’heure actuelle, m’a-t-il expliqué, il choisit de ne pas faire de publicité sur son activité, afin de ne pas être surchargé de travail et de ne pas être obligé de refuser des clients, qui viennent déjà nombreux grâce au bouche-à-oreilles. Il dégage entre 200€ et 800€ nets de chiffre d’affaire mensuels, sous entendant qu’il pourrait dégager beaucoup plus, s’il y consacrait d’avantage de temps.

(Je ne donne donc pas le nom de la petite entreprise de Benoît.)

Certes, Benoit bénéficie d’un jardin et d’un garage  qu’il a aménagé en atelier pour réparer des vélos confortablement en toute saison, et il exerce une autre activité à côté qui lui permet de pallier à des mois plus difficiles en matière de réparation.

Cependant, Benoit, en devenant salarié coopératif a choisit de pouvoir réparer plus, réparer moins, ou pas du tout, sans devoir négocier avec un patron le paiement de ses heures supplémentaires, la date de ses congés, ou son temps de travail. Il n’a d’obligation de résultats qu’envers ses clients. Et il sait que la coopérative le protégera en cas de besoin ou de perte de son activité. Il est libre, Benoit.

Il m’a donné beaucoup d’espoir, et fait beaucoup réfléchir

En l’écoutant, je me suis dis que si tous les coursiers à vélo se syndiquaient au CLAP75, adhéraient à une coopérative de livreurs, ça serait déjà une force de frappe impressionnante contre les dirigeants des sociétés uberisantes.

Ensuite, j’ai commencé à rêver, plus tard, quand je serais grande et expérimentée dans mon métier, peut être que j’aurais envie de monter une coopérative de réparateurs itinérants à vélo.

On serait plusieurs, avec des compétences et des secteurs d’interventions différents et complémentaires, qui sur le VAE, qui sur le vélo cargo, qui sur les vélos vintage, qui dans l’Est parisien, qui dans les banlieues chics de Seine-et-Marne, qui pour remplacer celle qui a envie de faire une pause de trois semaines, qui préfère intervenir les dimanches sur les voies vertes d’Île de France pour dépanner les cyclotouristes et les promeneurs, qui aimerait bien travailler devant les gares RER, qui au pied des tours de la Défense, qui adorerait le vélo sportif et travaillerait exclusivement pour les clubs franciliens.

C’est incroyable tout ce qu’on peut faire.

On commence quand ?

La prochaine fois, et puisque les mécaniciens coopératifs  ne sont pas encore légion, et puisque vous avez désormais conscience que se faire livrer sa nourriture par un forçat de la pédale n’est pas socialement responsable, j’essaierai de vous faire un état des lieux des alternatives et des choix que vous pouvez faire dès aujourd’hui, en tant que consommateur, pour améliorer les choses.