Sur le port obligatoire du casque à vélo pour les enfants.

Avertissement : je n’ai rien contre le port du casque. Si ma clientèle souhaite s’équiper, je l’oriente vers des modèles adaptés à sa pratique. Je suis contre l’obligation, je n’en porte pas pour mes déplacements urbains et j’essaie d’expliquer pourquoi à mes clients, s’ils me posent la question.

Le 22 mars 2017, la législation française rend obligatoire le port du casque à vélo pour les enfants de moins de 12 ans, qu’ils soient passagers ou conducteurs.

La Délégation à la sécurité et à la circulation routière a relayé sur son compte twitter une campagne que personnellement, en tant que professionnelle du cycle, je trouve problématique.

D’un point de vue sémantique, le message est émotionnel.

On montre le visage mutilé d’un enfant, le “vous” s’adresse aux parents.

Cette publicité signifie : en tant que parent, VOUS êtes responsable de la sécurité à vélo de votre enfant. S’il est amoché, c’est parce que VOUS ne lui avez pas fait porter de casque. Heureusement la législation est là pour réparer VOTRE erreur de parent.

Ce que cette campagne ne mentionne pas, c’est le contexte de l’accident.

Ce que cette campagne ne mentionne pas, c’est que les automobilistes et les deux-roues motorisés se déplacent trop vite, sans prendre en compte le danger qu’ils représentent pour les autres usagers de la route.

Ce que cette campagne ne mentionne pas, c’est que le port du casque à vélo déresponsabilise le conducteur de véhicule motorisé.

Ce que cette campagne ne mentionne pas, c’est que les infrastructures cyclables ne sont pas adaptées à la circulation des enfants, des cyclistes débutants ou peu aguerris.

Cette campagne, c’est l’aboutissement d’une fine opération de fabrication du consentement à l’obligation du port du casque.

C’est le résultat du lobbying de l’industrie automobile, des compagnies d’assurance, des instituts de tests et d’homologation, qui travaillent main dans la main avec les associations de prévention routière pour imposer le port du casque, d’abord aux enfants, ensuite aux adultes, le tout au nom de la sécurité routière.

L’industrie automobile finance le vélo sportif, qui est un excellent allié des motos et voitures (il suffit d’observer une caravane du tour de France). Elle associe le vélo à des sensations extrêmes, au dépassement de soi, au danger. Les associations qui font la promotion du casque obligatoire militent indirectement pour la voiture et la privatisation de l’espace public.

L’industrie automobile combat la ville inclusive, celle qui permet aux enfants de jouer dans la rue, aux personnes âgées du voisinage de les surveiller et de socialiser, tout simplement parce que l’automobile n’y a pas sa place.

Pour reprendre l’excellent post du chroniqueur belge Zinnebike la logique de sécurité et les chiffres de l’accidentologie voudraient que, avant d’imposer le port du casque aux enfants, on l’impose aux cyclistes seniors circulant hors agglomération et surtout aux automobilistes, qui sont beaucoup plus touchés par les traumatismes crâniens.

Pour protéger nos enfants à vélo, il est nécessaire de leur permettre de circuler en toute sécurité. Les priorités des législateurs devraient donc concerner l’amélioration des infrastructures cyclables et la limitation de la vitesse des véhicules motorisés en agglomération.

Malheureusement, ajouter des contraintes sur les cyclistes avec des campagnes de publicité culpabilisantes et des textes de loi coûte moins cher que d’investir dans une politique en faveur des modes actifs.

Il est regrettable qu’un texte de loi aussi radical ait été rédigé sans se préoccuper des conséquences à long terme sur le potentiel cyclable de la génération à venir.

Le vélo comme moyen de transport est une habitude prise efficacement entre 8 et 13 ans, après, c’est plus difficile. Il y a 70 ans les enfants de 8 ans avaient un rayon d’action d’environ 10 kilomètres ; ceux d’aujourd’hui n’ont même plus le droit de traverser leur rue, alors qu’ils pourraient aller à l’école à pied ou à vélo, mettant leur cerveau en route, actifs dans leur déplacement et leur exploration de la ville.

Ces enfants casqués à partir du 22 mars sont surtout de futurs cyclistes en moins pour apaiser la ville de demain.

Petits cailloux : les vélos de ma vie

1984

Je l’ai trouvé sous le sapin avec une paire de baskets rouges à rayures blanches. Je le roulais avec mes petites roues sur la pénétrante une petite route de campagne protégée au bord de la nationale et dans la cour de la maison. On était toute une bande de gosses du même âge, et c’était à qui roulerait sur deux roues le premier. Je ne me souviens pas avoir gagné, mais je me souviens que, le jour où j’ai su rouler toute seule, j’étais fière. J’ai gardé mon vélo bleu Goodfried jusqu’à ce que je grandisse trop.

1987

Déménagement, premier vélo de grande. Blanc, des pneus tous fins, fin, féminin, un bel oiseau cantonné dans mes souvenirs aux limites de la maison, parce que la route départementale était dangereuse. Et puis, ma foi, c’était le temps de l’école à pieds.

Années 90.

Une succession de VTT anonymes et fluos.

Déjà, la monture nécessaire pour aller de village en village pour rameuter les copains et faire une rando barbecue au sommet de la Gosse. Le challenge ultime était de grimper jusqu’à la station de ski de fonds en souffrant mille morts et de descendre en cascadant dans la forêt. Gros souvenirs de tendinites, causées par les vibrations qui se répercutaient des mains crispées sur le guidon aux épaules. Curieusement, aucun accident à déplorer, on était téméraires, mais prudents.

2000

Lasse des transports en communs pour aller à la fac, je demande à mon père de me retaper le vélo de course de mon grand père paternel, vélo jugé moche et donc moins attirant pour les supposés délinquants de la grande ville. Un peu frileuse au début, je ne l’utilise que par beau temps, mais je deviens rapidement accro.

Dans mon souvenir, c’est une épave, il freine mal, il n’a aucune lumière, les pneus crèvent sans arrêt, mais c’est mon vélo, on est en train de devenir copains. Je regrette beaucoup de ne pas l’avoir gardé aujourd’hui.

2002

Premier CDI, Je revends le vélo du grand père (idiote !) et j’investit une petite fortune dans un VTC de compétition qui va me servir à aller travailler tous les jours, par tous les temps.

Je ne m’en rends pas encore compte, mais je fais partie de ces gens encore farfelus à cette époque qui choisissent de ne se déplacer qu’à bicyclette.

Sans en faire un acte militant, je trouve ça parfaitement normal : j’ai toujours détesté marcher, je déteste encore plus les transports en commun, et mon appartement n’est qu’à 10mn de mon lieu de travail, il serait ridicule de ne pas y aller en vélo.

2007

Je comprends que le vélo est indispensable à ma vie pendant les trois longs mois de convalescence après mon opération du ménisque. Je n’ai pas eus mal, la rééducation s’est faite correctement, j’ai retrouvé toute ma mobilité, mais j’étais complètement déprimée de ne pas pouvoir pédaler.

Durant ces 5 dernières années, non seulement j’ai parcouru en long et en large ma ville du haut de ma selle, mais en plus, je crois que c’est ainsi que j’ai appris à l’aimer. J’ai acheté deux autres vélos pour faire encore plus de kilomètres, encore plus loin, encore plus longtemps.

Je déménage encore, je manque de place dans mon petit appartement, il faut me séparer d’une monture, ça me brise le coeur à chaque fois.

2009

Cette année a été rude, je fais plus de 60 kms par semaine pour me transporter d’un campus à un lieu de stage, j’ai perdu dix kilos, mais la vélothérapie est bien là, ces trajets sont mes sas de décompression avant d’entamer des journées où je dois rester concentrée en permanence et donner le meilleur de moi même.

Sur mon vélo, je me sens libre. Je commence à accoupler systématiquement musique et vélo, ça me semble aller de pair.

Au début de l’été, je fête mon diplôme et on me vole cette vieille monture épuisée. Nouveau départ, nouveau VTC.

Maintenant, pas mal de gens m’associent au vélo. Je convertis les copains, les copines, je photographie les vélos qui me plaisent. Un petit résobike se crée autour de moi et ça me plait drôlement.

2012

J’ai de plus en plus d’accidents. Mon vélo a pas mal morflé l’année dernière, et moi aussi.

J’étais une cycliste jusqu’ici plutôt sereine, plutôt heureuse, plutôt peinarde. Je le suis toujours, mais depuis quelques mois, ce n’est plus un simple moyen de transport pratique pour moi, c’est dans mes jambes, c’est dans ma tête. Parfois quand je suis sur mon vélo, j’ai l’impression qu’il obéit comme un cheval à la moindre pression de mes muscles. On ne fait qu’un, on a confiance l’un en l’autre, on est solides tous les deux.

Résultat : quand on fait du mal à mon vélo, c’est moi qui souffre et qui pleure. Quand on m’empêche de passer, quand on remet en cause mon droit à circuler à deux roues, c’est moi qu’on agresse et je rends coup pour coup.

Je ne crois pas que ma façon de pédaler soit en cause, car j’ai dix ans d’expérience à la circulation urbaine, et les risques que je prends sont calculés. Je roule bien et de manière efficace. Et ces connes de bagnoles sont folles de rage.

Je crois que je deviens vélorutionnaire.

2017

Incroyable.

Le vélo n’est plus seulement mon moyen de transport, c’est devenu mon métier ! L’année dernière, j’ai changé de braquet, et j’ai décidé de devenir mécanicienne cycles. Je répare des vélos ! Je suis payée pour faire ça ! Chaque matin quand je me réveille je me dis que je fais un métier formidable.

Que de chemin parcouru à deux roues en 20 ans. Mon vélo il était à petites roues, puis VTT pour rouler avec les copains à la montagne, puis utilitaire urbain pour faire mes courses, puis VTC pour partir en vacances, il a prit le TGV pour venir avec moi à la capitale, il a changé de propriétaire, il est devenu mince, monovitesse et fragile, il est même à assistance électrique ! Aujourd’hui on fait 600kms par mois ensemble.

Je pense déjà à mon prochain vélo. À celui que j’aurai dans deux mois, dans cinq ans, dans dix ans… Aux endroits où il va m’emmener. Aux gens que je vais rencontrer auprès de ma selle.

L’aventure continue.